C. Du succès d’un groupe original

1.Statistiques

a)Japon

Après avoir signé chez le label King Records, Onmyo-za a eu l’occasion de se faire connaître d’un public plus large que celui du seul heavy metal, genre qui avait peu de succès par rapport à d’autres, plus en vogue. Ainsi le groupe a-t-il pu toucher les amateurs d’anime grâce à la composition du générique du dessin animé Basilisk* バジリスク, inspiré de l’adaptation manga du roman Kôga Ninpôchô甲賀忍法帖de Yamada Fûtarô.

Le single est resté sept semaines dans le classement hebdomadaire d’Oricon* et représente donc le meilleur succès du groupe. Avec le temps, les classements se font meilleurs et c’est le singleSôkoku/Dôkoku1, que j’étudie, qui a été le mieux placé en 2009 : 13ème place du classement hebdomadaire. D’après les commentaires trouvés sur le site d’Oricon, ce single doit son succès au fait qu’il soit adapté d’un célèbre roman, pour un jeu vidéo.

Kumikyoku Yoshitsune2 figure également au classement dans des termes moins flatteurs (classé sur plusieurs semaines, mais trentième au meilleur classement), car antérieure à Kôga Ninpôchô et Sôkoku/Dôkoku3.

La série de chansons sur Date Masamune, plus récente (2011), composée pour des machines de pachinko, a visiblement profité de la notoriété acquise sans pouvoir aller au-delà des succès dus aux supports. Les albums se vendent également de mieux en mieux le temps passant et correspondent assez bien aux succès obtenus par les single.

Le groupe, que chacun s’accorde à définir comme très original, particulier, remplit les grandes salles japonaises. L’on peut également considérer le fait que plusieurs groupes de différents genres reprennent les chansons d’Onmyo-za, ce qui montre leur notoriété au sein de l’univers musical japonais.

Les statistiques restent difficiles à trouver, mais d’après les informations du site http://onmyozatheatre.com4, chaque nouvelle sortie d’album ou de single se propulse en tête des succès de la scène heavy-metal japonaise.

Mars 2014 a vu la sortie d’un nouveau single : Seiten no Mikazuki5 青天の三日月, toujours sur Date Masamune, accueilli de façon plutôt positive : il a été classé 19ème, en revanche seulement pour une semaine.

b)Europe

Chacun s’accorde à dire, en langues européennes, qu’Onmyo-za joue du heavy metal très « orthodoxe ». Il faut comprendre par là qu’en effet, pour un groupe venant du Japon, peu réputé pour ce genre précis, Onmyo-za comporte de nombreux éléments propres au heavy metal traditionnel. Les fans européens ne s’y trompent pas, et les comptes-rendus de la série de concerts que le groupe a effectuée en Europe, en 2005, notent la variété du public6. Parmi les fans qui connaissent le générique de Basilisk et ceux qui ont découvert le groupe grâce à leur goût pour le Visual-kei, on trouve également les habitués des concerts de heavy metal. Plus âgés que le reste du public, ils ont certainement été séduits par le groupe simplement grâce à sa musique, non grâce à un support à la mode. Peut-être est-ce lié à la présence équivalente d’un chanteur et d’une chanteuse, mais le public leur correspond, sans grande disparité de sexe.

D’après les rédacteurs du site orient-extreme.net, le public était bien plus important que ce qui était attendu et le groupe étonné de son succès à l’étranger. Durant le concert parisien, la chanson la mieux suivie par le public se trouvait être, de façon quelque peu évidente, le générique de l’animeBasilisk. Il semble que, à l’image des Japonais, le public européen se soit laissé séduire par les supports utilisés (anime, jeux, etc).

Il m’a semblé intéressant de citer le site du label européen Gan-Shin, car il explique bien ce qui rend le groupe attirant, quel que soit le public.

“ONMYO-ZA can be considered as one of the true pioneers of Japanese rock music in Europe, since their first album Inyo-Shugyoku has been released already in 2006. [...]
The most distinctive feature of ONMYO-ZA is without a doubt the blend of traditional Japanese- and fierce metal sounds. The band creates haunting melodies of great passion and elegance with the concepts of movement and stillness, darkness and light, resilience and yielding. In the end it is this special combination of differences, that creates a very unique and special sound which makes it impossible for the audience to turn away.
[...] take you away on a special journey far away from any genre restrictions.7

2.Metal

Le groupe est en général catégorisé comme un groupe de heavy metal. Cette déclinaison du rock, s’étant développée à partir des années 70, au Royaume-Uni et aux États-Unis, se caractérise par des rythmes emphatiques, des sons de guitare souvent déformés, lourds ou rapides, une présence imposante de la basse et de la batterie, qui interviennent à un rythme soutenu, et un chant puissant. On décline le heavy metal en bien des sous-genres, qui suppriment ou modifient un ou plusieurs des éléments cités. C’est le cas pour Onmyo-za qui, selon les chansons, se rattache plus ou moins à tel ou tel style.

Afin de ne pas me perdre en laborieuses différenciations de ces genres, je me bornerai à utiliser le terme metal, qui englobe sans problème les groupes que j’évoquerai. Je tiens cependant à préciser que, Onmyo-za utilisant davantage les méthodes associées, je citerai, en comparaison, principalement des artistes liés aux genres dits power metal (références épiques), folk metal (références folkloriques), metal symphonique (étroite collaboration avec la musique classique), etc.

En général, un groupe de metal est composé d’une batterie, une basse, une guitare rythmique, une guitare de tête et un chanteur qui peut lui-même jouer d’un ou plusieurs instruments. Selon les sous-genres, on ajoute un clavier ou une keytar (clavier porté en bandoulière), et un certain nombre d’instruments plus originaux, allant du violon (Elvenking*) au banjo.

Onmyo-za produit beaucoup de versions instrumentales. C’est une habitudefréquente chez les groupes de metal occidentaux. Le travail musical étant assez colossal pour certains morceaux, on comprend que les compositeurs, toujours directement membres du groupe, s’attachent à cette coutume.

On ne compte plus les groupes de metal occidentaux qui utilisent les mêmes codes ou évoquent des thèmes classiques comme le fait Onmyo-za. Ce genre est propre à l’Europe, la plupart des groupes présentant un mélange de scandinaves, allemands, italiens, français… On trouve par conséquent un bon nombre de chansons qui font référence, entre autres, à la légende arthurienne, au folklore celtique, aux mythes nordiques, voire aux contes français.

Ces groupes utilisent des instruments plus ou moins classiques. Le chant lyrique est devenu typique grâce à des groupes comme Nightwish* (Tarja Turunen, soprano) et la majorité des chanteurs du genre ont effectivement reçu une formation très classique, en conservatoire. Ils sont d’ailleurs amenés à utiliser ces spécialités dans leur groupe. On peut même élargir le constat avec le groupe Apocalyptica*, composé de violoncellistes, qui s’inspire autant de Dimitri Chostakovitch* que de Metallica*. Leurs mélodies sont accompagnées de piano, guitare électrique, batterie et ils collaborent avec d’éminents chanteurs de rock autant qu’avec de nombreux solistes. On peut également citer le groupe féminin Bond*, qui se passe de paroles pour laisser la part belle aux instruments classiques à corde.

Au Japon, suivant le même principe, les groupes Yoshida Brothers*8 et Rin’* mélangent des instruments modernes et classiques pour produire une musique aux accents traditionnels et aux rythmes pop-rock. De nombreux groupes de tous horizons utilisent la qualité originale des instruments traditionnels dans leurs compositions. Ainsi, j’ai pu découvrir un groupe de Visual-Kei assez récent (2010) utilisant des codes semblables. Memento-mori* présente donc des tenues propres au Visual-Kei inspirées du traditionnel kimono. Plusieurs groupes utilisent notamment l’esthétique des scènes de nô ou des masques traditionnels pour leurs clips.

Il me paraît à propos de comparer les usages d’Onmyo-za à ceux répandus à l’autre bout du continent eurasien. Analogies, techniques, insertions qui rappellent des éléments déjà rencontrés en Occident, me permettront également de justifier ma traduction. En effet, la dimension épique tout particulièrement est propre à tous ces groupes. Etant un élément redondant chez Onmyo-za, je pourrai m’inspirer des paroles anglophones, parfois très abstraites, lors de mes choix de traduction.

3.Mélange des genres

J’entrevois plusieurs raisons au succès de tels groupes. La première, qui a dû déjà transparaître, est que le groupe Onmyo-za est passionné et joue pour des passionnés. Ceux-ci peuvent retrouver leurs épopées favorites en chanson, dans un style musical qui, grâce au défilement vif des guitares et aux batteries insistantes, illustre peut-être mieux encore ce qu’ils imaginent.

D’autre part, c’est une sorte de nouveauté qui permet de susciter un intérêt chez la foule : exotique, car lointaine, elle titille les connaissances du public. Il n’est pas nécessaire d’avoir fait des recherches approfondies pour savoir qui sont respectivement Robin des Bois pour l’Occident et Minamoto no Yoshitsune pour le Japon. Cela permet un rappel pour l’amateur qui profitera, à l’inverse, de sonorités propres au heavy metal, qu’il est susceptible de connaître.

De plus, la musique a cette capacité d’aller au-delà du langage. Si des parterres entiers de Français sont capables d’entonner en chœur une chanson en finnois, dont ils ont peut-être seulement une idée du titre, la même chose est valable pour les Japonais. J’ai pu visionner une vidéo d’un concert où le groupe faisait chanter au public le refrain d’une chanson en dialecte de Iyo, Mai agaru 舞いあがる. Sur un forum anglophone, j’ai pu aussi découvrir un sujet évoquant la qualité tragique de certaines chansons d’Onmyo-za. La plupart des commentateurs y exprimait sa sensibilité à Raise kaikô9, sans pour autant en comprendre les paroles. Les fortes émotions véhiculées par le groupe, aussi bien dans l’horreur que dans la douceur, doivent également être responsables de son succès.

Le succès du groupe n’est visiblement pas dû à une tentative d’être populaire, mais justement à son côté original et à sa passion particulière. Il me semble que l’on retrouve les mêmes distinctions partout dans le monde : une partie du public est profondément intéressée par le contenu, une autre en connaît vaguement la consistance et peut ainsi apprécier cette culture qu’il s’était appliqué à ignorer. Ce support permet une grande ouverture. C’est un très bon moyen d’introduire des éléments désuets à un public moderne peu renseigné. Cela peut même générer chez lui un intérêt nouveau. En cherchant des explications sur les chansons d’Onmyo-za, j’ai pu remarquer que certains japonais se posaient des questions semblables (Que signifie telle chanson ? De quelle histoire se sont-ils inspirés ? Etc).

On constate le même phénomène pour un support comme le manga. S’il tourne en dérision, de façon exagérée, bien des sources, il rend accessible une forme de culture classique, décalée, certes, mais présente. Il ne tient qu’au lecteur de se renseigner plus profondément, après s’être passionné pour l’univers fictif, sur l’état réel des choses. On peut évidemment se poser la question de savoir si détourner cet héritage le dénature, ou si, au contraire, cela contribue à le faire perdurer. Quoi qu’il en soit, les interprétations modernes ont un succès assez étonnant.

En cumulant tous les supports sur lesquels travaille Onmyo-za, on peut constater qu’il touche un public finalement assez varié. Grâce aux succès obtenus dans ces différentes catégories, il représente un groupe de metal culte pour les amateurs de cette musique.

1Onmyo-za 陰陽座, Sôkoku 相克 (Rivalité), 相克/慟哭, King Records, 2009.Onmyo-za 陰陽座, Dôkoku 慟哭 (Complainte), 相克/慟哭, King Records, 2009.
2Onmyo-za 陰陽座, Kumikyoku Yoshitsune Akki Hôgan 組曲「義経」〜悪忌判官 (Suite Yoshitsune : Akki Hôgan), King Records, 2004.
Onmyo-za 陰陽座, Kumikyoku Yoshitsune Muma Enjô 組曲「義経」〜夢魔炎上 (Suite Yoshitsune : Muma Enjô), King Records, 2004.
Onmyo-za 陰陽座, Kumikyoku Yoshitsune Raise Kaikô 組曲「義経」〜来世邂逅 (Suite Yoshitsune : Raise Kaikô), King Records, 2004.
3Onmyo-za 陰陽座, op. cit.. Onmyo-za 陰陽座, op. cit.
4« The Onmyouza Theatre, 陰陽座舞台 : An unofficial international fanclub forum dedicated to the Japanese visual kei heavy metal band Onmyo-Za • Index page », [http://www.onmyozatheatre.com/]. Consulté le22 avril 2014.
5Crescent moon in the blue sky, annexe p.5
6« Orient-Extrême : le magazine des cultures asiatiques - First French Magazine about Asian Cultures », [http://www.orient-extreme.net/index.php?menu=musique&sub=artistes&article=49]. Consulté le22 avril 2014.
7« GANSHIN | Official Homepage of Gan-Shin - Home of Japanese Rock », [http://www.gan-shin.de/]. Consulté le22 avril 2014.
8Annexe p.6
9Onmyo-za 陰陽座, op. cit.

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